Portrait du plus mythique de tous les guitaristes…

 

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Il y a 44 ans que mourrait Jimi Hendrix, dans une chambre du Samarkand, un hôtel londonien. La version officielle est celle d’une mort accidentelle liée à une overdose de barbiturique. Mais, comme dans bien des cas de décès d’icônes, il s’en trouve pour avancer l’hypothèse d’un assassinat ; dans le cas d’Hendrix l’un de ses assistants affirme qu’il a été assassiné par Michael Jeffery, son manager, pour une sombre histoire d’assurance vie… Peu crédible ! Quoi qu’il en soit, à 27 ans, alors qu’il était au sommet de sa gloire, Jimi Hendrix s’en est allé rejoindre le Twenty Seven Club pour un bœuf exceptionnel au paradis du rock.

 

Johnny Allen Hendrix était né, à Seattle, une ville qui décidément est un haut-lieu de la musique du 20è siècle(1), le 27 novembre 1942, d’un père militaire et d’une mère d’origine cherokee. Pris par ses obligations militaires en temps de guerre et ses différentes affectations successives, Hendrix Sr abandonne Johnny à la garde de sa mère mais celle-ci, minée par l’alcool, ne peut s’en occuper. Démobilisé en 1945, Hendrix Sr récupère Johnny et le rebaptise James Marshall Hendrix en l’honneur de son frère décédé sur le front européen. Lucille, la mère du petit Jimmy, revient malgré son alcoolisme à la maison et, en dépit des disputes incessantes, tente une vie de famille plus ou moins équilibrée. Un second enfant, Leon, vient s’ajouter au ménage. Mais les difficultés financières et les démons de Lucille débouchent sur un divorce cinglant… Jimmy vit très mal la situation de précarité et d’instabilité familiale dans laquelle il baigne d’autant que son père sombre, à son tour dans l’alcool et que souvent il a la main lourde sur les gosses.

 

A Seattle, contrairement à beaucoup de grandes villes américaines dans les années cinquante, la barrière raciale n’existe pas trop. Les échanges entre communautés sont fréquents, les mariages interraciaux aussi… Jimmy Hendrix en est le parfait exemple lui qui a des ascendants noirs, par son père, blancs et indiens, par sa mère. C’est dans les rues de Seattle, où il passe beaucoup de temps que Jimi découvre la guitare. A l’âge de 15 ans, il en achète une, sèche, pour cinq dollars, à un ami de son père. Il apprend en autodidacte, avec quelques trucs grappillés sur un trottoir ou dans une arrière-cour glauque. Rapidement, Jimmy rejoint un groupe, The Velvetones, qui se produit surtout dans les rues. Avec l’argent qu’il ramasse, il investit dans l’achat d’une Supro Ozark, sa première guitare électrique. Une véritable découverte pour le jeune Hendrix qui prend conscience des sons différents que l’on peut sortir d’un tel instrument.

 

Les vrais débuts, à New York

 

1961, Jimmy a 19 ans et joue avec les Rocking Kings, un groupe de rock à la renommé locale. Mais il trempe dans une affaire de vol de voiture et, pour éviter la prison, doit s’enrôler dans l’armée. Il est affecté à la 101è Aéroportée, dans le Kentucky où il s’accommode plutôt bien de la vie militaire. Démobilisé, il revient à Seattle où il gagne sa vie en jouant, sous le nom de Jimmy James, dans divers bands de rythm and blues. Il est bientôt repéré par Sam Cooke, la vedette de la musique soul de l’époque, qui le prend dans son orchestre. Puis Jimmy Hendrix accompagne, successivement, les Isley Brothers, Ike & Tina Turner et Little Richards. Il prend de plus en plus d’assurance et son jeu s’affirme à un point tel que Little Richards le licencie estimant qu’il lui fait de l’ombre sur scène. S’il peut faire de l’ombre à Little Richards, Jimmy Hendrix peut se lancer en solo. Il est, alors, à New York et parvient à se faire engager par le producteur Ed Chalpin qui lui signe un contrat ridicule : 1 dollar à l’engagement plus 1% des ventes de disques… des disques qu’il n’enregistrera jamais. Hendrix s’installe dans un petit deux pièces de Greenwich Village et commence à composer sa musique. Le soir, il joue avec un groupe baptisé Jimmy James and the Blue Flames dans les caves de l’underground new-yorkais, surtout au Night Owl et au Café Wha?. Un soir, Mike Bloomflied, un guitariste chicagolais qui joue avec Bob Dylan notamment, est invité par un ami à découvrir «un petit guitariste qui a du talent». Le commentaire de Bloomfield est évocateur : «Je pensais être le meilleur guitariste du coin ! Je n'avais jamais entendu parler d'Hendrix. Hendrix savait qui j'étais, et ce jour-là, en face de moi, il m'a désintégré. Des bombes H dégringolaient, des missiles téléguidés volaient dans tous les coins. Je ne te raconte pas les sons qui sortaient de sa guitare. Tous les sons que je devais l'entendre reproduire plus tard, il les a faits, dans cette pièce, avec une Strat, un Twin, une Maestro Fuzz-Tone, il jouait à un volume très poussé»(2).

 

Evidemment, le charisme et le talent brut du petit guitariste ne pouvaient pas rester ignorés bien longtemps. Chas Chandler, bassiste du groupe anglais The Animals, entend Hendrix au Café Wha? Et l’invite à venir en Angleterre où il pourra enregistrer un 45 tours. C’est ainsi que Jimmy Hendrix débarque à Londres, en 1966, en pleine période Beatles et Rolling Stones. Dans l’avion, au dessus de l’Atlantique, il choisit d’orthographier son prénom Jimi parce que cela claque davantage ! C’est donc dans un avion de la British Airways, à l’été 1966, que nait réellement Jimi Hendrix…

 

Londres… Terre Promise

 

A Londres, il va faire une rencontre fondamentale, celle d’Eric Clapton qu’il considère, à juste titre, comme la référence ultime de la guitare. A l’époque, Clapton vient de quitter les Bluesbreakers pour former Cream avec Jack Bruce et Ginger Baker. Le 1er octobre 1966, Clapton qui a entendu les prouesses de Jimi Hendrix l’invite à monter sur scène lors d’un concert de Cream au Central London Polytechnic. Hendrix interprète Killin’ floor, un blues classique de Howlin’ Wolf qu’il revisite à sa manière… Il joue les riffs avec les dents ou allonger au sol, en faisant le grand écart. Jimi Hendrix fait preuve d’une maestria inimaginable. Il faut le voir pour le croire diront les journalistes présents dans la salle. Le mot est lâché, tant par Clapton – quel compliment ! – que par la presse : Jimi Hendrix est un génie !

 

Alors qu’il était venu pour un single, Jimi Hendrix va enregistrer son premier album à Londres. Pour cela, il cherche à s’entourer de musiciens, il en veut deux, ce sera Noel Redding, à la basse, et Mitch Mitchell, à la batterie. The Jimi Hendrix Experience est né ! Le groupe propose un rock psychédélique mâtiné de blues, participant ainsi à l’essor du hard rock naissant… Hey Joe sort fin 1966 pour permettre aux déjà nombreux fans de patienter jusqu’à la sortie de l’album Are You Experienced, au printemps 1967. Cette plaque contient des bijoux comme Foxy Lady, Red House, Purple Haze et, bien sûr, Hey Joe. L’album cartonne et se classe à la deuxième place des charts anglais derrière l’inaccessible Sergent Pepper’s lonely hearts club band des Beatles. Quelques mois plus tard, Hendrix propose Axis : Bold as Love, un second album très attendu, tant par le public que par les critiques qui doutent qu’il puisse être aussi réussi que le premier. Il surprend par son côté plus blues, on y trouve, notamment, les deux superbes ballades Little Wing et If 6 was 9. Pour cet album, Chas Chandler rejoint le trio original en studio.

 

Monterey 1967… la reconnaissance internationale

 

S’il est devenu une star en Angleterre, Jimi Hendrix reste un inconnu aux Etats-Unis. C’est grâce à Paul McCartney, qui le fait inviter au Monterey International Pop Festival, que la popularité d’Hendrix va traverser les océans. Le 18 juin 1967, Jimi Hendrix donne à Monterey, en Californie, un show époustouflant. Il entre, en l’espace de deux heures, dans la légende du rock américain. L’édition 67 du Monterey International Pop Festival est toujours considérée, à ce jour, comme le concert le plus abouti de tous les temps, c’est là que Jimi Hendrix joue le solo de guitare de Hey Joe avec les dents d’abord, à l’aveugle derrière son dos ensuite avant d’asperger sa guitare d’essence et d’y bouter le feu… The Jimi Hendrix Experience rejoint au panthéon du rock psychédélique(3) des valeurs sûres comme Steppenwolf, Grateful Dead, Jefferson Airplane, Spirit ou, bien entendu, The Doors.

 

Directement après Monterey, en juillet, The Jimi Hendrix Experience retourne en studio pour commencer l’enregistrement du troisième album, Electric Ladyland. Pour cet album, Hendrix fait appel à des musiciens externes comme Jack Casady, de Jefferson Airplane, ou Al Kooper, pianiste qui accompagne parfois Bob Dylan. Il en ressort une double plaque exceptionnelle d’un rock-blues-psychédélique pointu qui inclus des joyaux comme Voodoo Chile, Gyspy Eyes, Little Miss Strange, Rainy day, dreams away et une superbe reprise de All Along the Watchtower, de Bob Dylan. Les critiques sont unanimes, il s’agit du meilleur album de Jimi Hendrix… C’est aussi le dernier enregistré par The Jimi Hendrix Experience. Le groupe se sépare en juin 1969 suite à une énorme dissension entre Jimi Hendrix et Noel Redding. Qu’à cela ne tienne, Hendrix se concentre sur un nouveau projet, moins psychédélique, plus funk et soul, qu’il baptise Gypsy Sun & Rainbows avec Billy Cox, à la basse, Larry Lee, à la guitare, Juma Sultan et Jerry Velez, deux percussionnistes de Carlos Santana. Mitch Mitchell, ancien batteur de l’Experience, rejoint le groupe juste avant le festival de Woodstock dont Jimi Hendrix doit assurer la clôture.

 

Woodstock… puis le début de la fin

 

Le 18 juillet 1969, aux petites heures, Hendrix monte sur scène devant plusieurs dizaine de milliers de personnes. En plus de son tour de chant, il improvise, en guise de contestation à la présence américaine au Vietnam, le Star Spangled Banner, l’hymne national américain, version screamin’ guitar, ainsi qu’une saisissante imitation, toujours à la guitare, de bombardements de B52’s au dessus de Da Nang. A l’issue de Woodstock, Hendrix est défini comme un sculpteur de la musique, taillant dans le bloc musical des pièces uniques et affinées jusqu’à la perfection. Malgré cela, le projet Gypsy Sun & Rainbows ne tient pas et le groupe se sépare sans avoir enregistré le moindre album. A la fin de l’année 1969, Jimi Hendrix lance Band of Gypsys, avec Billy Cox à la basse et Buddy Miles à la batterie. Le groupe tourne et un concert est enregistré au Filmoore East, à New York. L’album de cette captation sort en janvier 1970, ce sera le dernier album du vivant de Jimi Hendrix… Les critiques ne sont pas bonnes, Band of Gypsys ne satisfait et ne convainc pas grand monde, pour beaucoup il s’agit d’un recul créatif d’Hendrix. Un concert catastrophique donné au Madison Square Garden, le 28 janvier 1970, achève de détruire le crédit de Band of Gypsys. Hendrix est sous influence comme il ne l’a jamais été, le début de la fin est proche…

 

Au printemps 1970, Hendrix joue sur scène tant bien que mal, le 15 juin il inaugure son propre studio d’enregistrement qu’il nomme Electric Lady, référence évidente à l’album de 1968, comme une forme de nostalgie de ce qu’il a pu faire, il n’y a pas si longtemps finalement… Rapidement, il se remet au travail, écrit et compose avec un sérieux irréprochable. On sent que l’homme veut chasser ses démons et sortir un nouvel album léché et abouti. Mais, hélas, Jimi Hendrix meurt, le 18 septembre 1970, à Londres, d’avoir avalé trop de barbituriques et d’alcool, avant d’avoir pu terminer l’album mais juste après une toute dernière prestation d’anthologie au Festival de l’Île de Wight, fin août. Dix pistes sont enregistrées et, dès lors, The Cry of Love sort, à titre posthume, en mars 1971. Bien après sa mort, la carrière de Jimi Hendrix sera exploitée par de nombreux albums reposant sur des enregistrements studios qu’il avait fait mais n’avait pas forcément trouvé, pointilleux qu’il était, suffisamment bon.

 

Musicien hors norme mais aussi travailleur acharné, méticuleux, perfectionniste et éternel insatisfait, tel était Jimi Hendrix. Il pouvait enregistrer les mêmes morceaux, jusqu'à trente ou quarante fois, tant qu'il n'était pas entièrement satisfait. Sa maîtrise parfaite de la guitare qu’il apprit pourtant sans base académique, et son approche révolutionnaire de la musique en ont fait le musicien le plus novateur du 20è siècle, le Mozart du Rock ! Il avait la particularité d’être gaucher mais de jouer sur une guitare de droitier, pour cela il remontait, à l’envers, les cordes de ses guitares. On voit cette particularité, lors de ces prestations sur scène, à la tête de la guitare dont les clés, qui devraient normalement être sur le dessus de la tête, sont en dessous car il tient sa guitare à l’envers afin de gratter de la main gauche… Cette particularité contribue aussi au son exceptionnel de Jimi Hendrix tout comme ses techniques et son langage harmonique empruntés aux grands bluesmen qui permettent de développer un jeu expressif. Jimi Hendrix a révolutionné l'approche de la guitare électrique, notamment par son utilisation des pédales d'effet et des ressources de l'amplification qui conféraient à son jeu une saturation maximale. Jimi Hendrix a influencé pas mal de ses contemporains, ainsi Eric Clapton, BB King, Carlos Santana, Pete Townshend, John McLaughlin ou Neil Young confessent volontiers avoir beaucoup appris d’Hendrix alors qu’ils étaient déjà des guitaristes connus et reconnus. Mais Hendrix a aussi influencé toute une génération de guitaristes comme Frank Zappa, Jeff Beck, Gary Moore, Tommy Bolin (Deep Purple), Hillel Slovak (Red Hot Chili Pepers), Joe Satriani, Slash ou Steve Winwood…

 

 

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(1) Seattle a vu naître, outre Jimi Hendrix, Quincy Jones trompettiste de jazz et producteur célèbre (de Michael Jackson, de Will Smith et du tube solidaire We are the World, notamment), Duff McKagan, le bassiste de Guns’n Roses, Nikki Sixx, le bassiste de Mötley Crue, le guitariste de jazz Bill Frisell… Mais Seattle est aussi le berceau de groupes comme Nirvana, Foo Fighters, Pearl Jam, Alice in Chains ou encore The Ventues.

(2) in Hors série, guitare et claviers, 1990

(3) on parle de rock psychédélique ce courant du rock influencé ou inspiré par l’usage de drogues hallucinogènes comme le LSD.