1939, Lady Day dénonce les lynchages de noirs dans les états sudistes...

strange fruitLady Day... une référence monstrueuse de la musique américaine des années '30 et '40 ! Jazz, blues, swing, sa voix fabuleuse à servi les différents courants musicaux en vogue à l'époque. Mais sa vie d'excès s'acheva, hélàs, bien trop tôt... Née Eleonora Fagan en 1915, à Baltimore, Billie Holiday était la fille d'un guitariste de jazz qui ne la reconnut jamais. Elevée par sa mère dans un milieu pauvre, Billie déménage à New York, en 1928, où elle est contrainte de se prostituer pour vivre. Elle est d'ailleurs arrêtée pour raccolage sur la voie publique et passe, adolescente, plusieurs mois en prison. A l'aube des années '30, elle est engagée comme chanteuse dans un club de Harlem ou elle fait la connaissance de John Hammond, le producteur du clarinetiste de jazz Benny Goodman qui est en pleine ascension. Hammond organise une séance d'enregistrement où Holiday et Goodman grave deux titres, Your mother's son in law et Riffin' the scotch. La jeune Billie touche son premier cachet : 35 dollars, une fortune dans cette Amérique en crise profonde. Mais plus encore que ce cash, l'enregistrement lui ouvre des portes; elle travaille successivement avec Bobby Henderson, Lester Young et Duke Ellington avec lequel elle participe à un court-métrage intitulé Symphony in Black : a Rhapsody of Negro Life (1935) qui met en avant la musique noire de ce milieu des années '30. La carrière de Billie Holiday est lancée, elle enregistre de nouveaux disques avec Lester Young et Count Basie. Elle s'installe comme une des valeurs sûres du jazz nordiste. Elle rejoint l'orchestre d'Artie Shaw pour une grande tournée à travers les Etats-Unis mais, une chanteuse nègre dans un orchestre blanc, cela heurte profondément les mentalités de l'Amérique blanche et bien pensante. La tournée est brutalement interrompue et Lady Day - surnom qui lui a été donné par Lester Young - revient sur les scènes new-yorkaises, une ville apparemment plus ouverte à l'époque ! Cet épisode est la première vraie rencontre de Billie Holiday avec le racisme, certes elle a connu la ségrégation raciale depuis sa plus tendre enfance mais c'était, à ses yeux, une situation "normale" puisqu'elle l'avait toujours connue. En outre, elle n'avait jusqu'alors rencontré aucun obstacle dans la conduite de sa carrière travaillant autant avec des artistes et des producteurs noirs que blancs... Le second choc racial de sa vie est le lynchage d'un membre de sa famille, en 1938 dans un état du sud. A cette époque, la pratique est courante, des noirs sont enlevés par des groupuscules racistes extrémistes blancs, souvent membres du Ku Klux Klan (mais pas toujours), ils sont pendus à un arbre avant d'être lapidés, leur corps est ensuite immolé. C'est le triste sort réservé à deux jeunes noirs de l'Indiana, Thomas Shipp et Abram Smith. Un jeune enseignant juif et communiste du Bronx, Abel Meeropol, est interpellé par ce fait divers dramatique et compose un poème (sous le pseudo de Lewis Allan) intitulé Strange Fruit (Fruit étrange), une métaphore du lynchage des noirs dans les états du sud, qu'il publie dans le journal des enseignants de New York et dans le quotidien communiste New Masses.

Meeropol met son poème en musique et sa femme l'interprète pour la première fois lors d'une réunion syndicale à New York, en 1938. Rapidement, la chanson devient un hymne des milieux communistes de la Big Apple. Pour lui donner davantage d'écho, Meeropol la propose à Billie Holiday. Celle-ci hésite d'abord car la chanson n'entre pas dans son répertoire habituel qui est plutôt composé de chansons d'amour. Mais elle se rappelle aussi de la tournée annulée avec Artie Shaw et de la pendaison de son parent... Le racisme ordinaire prend souvent une ampleur dramatique aux Etats-Unis, surtout dans le sud. Son entourage achève de la convaincre d'ajouter Strange Fruit à son répertoire. Billie Holiday accepte mais veut la tester en public avant de l'enregistrer. C'est fait au Cafe Society, un club à la mode dans Greenwich Village. L'essai est transformé, Billie Holiday propose une version magistrale remplie d'émotion et servie par sa voix... Strange Fruit reçot une ovation et la chanteuse décide donc de l'enregistrer. Cependant, Columbia Records qui produit les disques de la chanteuse refuse de s'associer au projet. C'est donc sous un petit label indépendant de New York, Commodore Records, que Strange Fruit est mise en boite. Bien entendu, le disque qui sort le 20 avril 1939 (ndlr en face B de Fine and Mellow) déclenche l'ire d'une grande part de la population américaine, ce type de lynchage n'existe officiellement pas, les activité du KKK sont largement exagérées... Time Magazine parle même de propagande communiste lorsqu'il évoque Strange Fruit ! De nombreuses radios américaines, y compris dans les états nordistes, boycottent la chanson tandis que sa diffusion ou son écoute sont même soumises à des amendes voire à des peines de prisons dans des états du sud qui avancent une forme de dénigrement.

Un impact important dans la lutte pour les droits civiques

Si l'abolition de l'esclavage remonte à 1865 aux Etats-Unis (13è Amendement de la Constitution), le racisme a perduré comme une chose ''normale'' jusque dans les années '70. La Cour Suprême avait avalisé, à l'issue de l'abolition de l'esclavage, le principe de la ségrégation raciale, c'est à dire le développement séparé des noirs et des blancs (l'Afrique du Sud n'a rien inventé, finalement) avec une distinction dans les droits accordés aux deux populations. L'apparition du Ku Klux Klan (1865), une société secrète suprématiste blanche a renforcé le sentiment raciste des états sudistes allant jusqu'à la mise à mort par lynchage des noirs. Ainsi, certaines statistiques font état de plus de 4000 lynchages entre 1889 et 1940 dans les états sudistes, elles ne sont pas officielles et il n'est pas osé de penser que les chiffres peuvent être plus importants... Avec Strange Fruit, Billie Holiday apporte un écairage sur cette pratique courante de l'Alabama, de la Georgie, du Mississippi ou du Texas. lorsque le Mouvement des Droits Civiques s'organise, en 1954, Strange Fruit devient rapidement l'un de ses porte-drapeaux symboliques car l'impact estimé de la chanson est comparable, dit-on, au refus de Rosa Parks de céder sa place à un blanc dans un bus, à Montgomery (Alabama), le 1er décembre 1955. La militante activiste des Droits de l'Homme Angela Davis affirme que Strange Fruit a contribué à la tradition des chansons protestataire (protest-song) de la musique américaine. En 1999, Time Magazine qui la comparait à de la propagande communiste 60 ans plus tôt, pointe Strange Fruit comme la 20è plus grande chanson américaine de tous les temps.

Billie Holiday, qui avait sombré dans l'alcool et la drogue dès le début de son succès, est arrêtée en possession de stupéfiants au printemps 1947. Elle passe une année en prison et, à sa sortie, elle se voit interdite de se produire dans des débits de boissons pour entrave à la moralité liée à sa consommation régulière et importante d'alcool. Elle ne peut donc plus se produire sur la scène des clubs qui vendent de l'alcool, ce qui lui ferme beaucoup de portes. Elle se retouve au coeur d'une bataille juridique entre son ancien agent et le nouveau qui lui fait perdre beaucoup d'argent. Ses excès en tous genres l'amènent a ne plus être fiable et sa maison de disque la lâche en 1949. Elle se retrouve donc rapidement ruinée d'autant plus que sa consommation de drogue entame rapidement son pécule financier. Dans les années cinquante, même si elle a retrouvé une petite maison de disques qui lui permet d'enregistrer encore quelques albums, sa carrière décline. Elle trouve, en 1954, la possibilité de faire une tournée en Europe et participe, l'année suivante, au grand concert en hommage à Charlie Bird Parker qui vient de mourir. C'est elle qui clôture le concert ! Ce sont ses derniers faits d'armes car elle est suivie par la police qui ne manque pas de l'arrêter à plusieurs reprises pour possession de drogue. Sans argent, camée jusqu'au fond des yeux et atteinte d'une cirrhose, Billie Holiday n'est plus que l'ombre de la star qu'elle fut. Sa voix s'en est allée... sa gloire aussi ! Hospitalisée pour insufisance rénale, elle meurt le 17 juillet 1959, à l'âge de 44 ans. Elle laisse une trace indélébile dans la musique américaine du 20è siècle...

Billie Holiday - Strange Fruit

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