1967, les Beatles révolutionnent la manière de faire de la musique...

sgt pepper's lonely hearts club bandLa Beatlemania a envahi le monde entier, les concerts se résument souvent à une litanie de liesse et des cris aussi les Fab Four décident, à l'été 1966, de faire une pause car, entre ce qu'ils ont envie de proposer et ce que le public perçoit réellement, le fossé grandit toujours un peu plus. Tout ce qui touche aux Beatles déclenche l'hystérie collective pour le plus grand bonheur d'EMI et de tous ceux qui font de l'argent sur le nom Beatles car, que ce soit bon ou mauvais, cela se vend... Par contre, pour le groupe - John Lennon en tête - le commercial qui prime sur le qualitatif, cela commence à poser un problème. Cela fait déjà plusieurs mois que les Beatles refusent de signer des autographes car cela tourne à chaque fois à l'émeute.Clairement, il se crée un décalage entre les Beatles et leurs fans... Le nouveau défi que se fixent John, Paul, George et Ringo est de faire le meilleur album qu'ils aient jamais fait, de proposer quelque chose qui marquera l'histoire de la musique par sa qualité intrinsèque. L'idée des Beatles est de se créer une nouvelle identité musicale, de marquer une rupture avec cette période yéyé qui a débouché sur la Beatlemania... L'époque est à la révolte, le rock américain commence à reprendre pied par rapport à cette fameuse British Invasion qui avait vu l'explosion mondiale du rock anglais au début des années '60. La guerre du Vietnam sert la musique américaine qui se fait plus rebelle, plus revendicative, plus protestataire. Sur la côte ouest des Etats-Unis, un courant musical lié à l'usage de drogues psychédéliques comme le LSD ou la mescaline apparait, porté par des groupes comme Grateful Dead, Jefferson Airplane, Seeds, Spirit ou The Doors. Ce rock psychédélique est caractérisé par un usage intense de la pédale wah-wah et de la distorsion pour créer un rythme hypnothique servi par de longs solos de guitare, de claviers ou de batterie. Les textes explorent des thèmes plus intenses et s'étoffent pour donner, ajoutés aux solos instrumentaux, de très longues chansons. Le rock psychédélique, les Beatles y ont un peu touché sur leur album Revolver (1966) à travers des titres comme And your bird can sing, Tomorrow never knows ou Yellow submarine. Mais le précurseur du rock psychédélique anglais est Pink Floyd avec l'album The piper at the gates of Dawn (1967) totalement composé par Syd Barrett sous influence de LSD. D'autres groupes, à commencer par The Animals, The Who ou les Rolling Stones, s'engoufrent dans la brèche. Pour leur album de rupture, c'est aussi vers le rock psychédélique que les Beatles veulent aller... C'est le début de ce que l'on nommera les années studio; les Beatles se consacrent à une musique de studio de haute qualité au détriment des concerts. "Si nous ne tournons plus, nous pouvons enregister de la musique que nous n'aurons plus à interpréter en live, cela veut dire que nous pouvons créer quelque chose qui n'a encore jamais été entendu, un nouveau genre de disque avec des nouveaux genres de sons"(1) déclare John Lennon.

Sur proposition de Paul McCartney, les Beatles inventent un groupe fictif dont ils imaginent les aventures et les tournées, un groupe au nom à rallonge comme c'est la tendance aux Etats-Unis : Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band, qui donnera aussi son titre à l'album en préparation et à une plage de cet album. EMI donne carte blanche aux Beatles pour la création de cet album expérimental. La majorité des sessions d'enregistrement auront lieu de nuit mais tout le monde - techniciens, secrétaires, personnel administratif d'EMI... - se plie en quatre pour ce projet. Accompagnés par l'Orchestre symphonique de Londres, les Beatles entrent en studio, à Abbey Road évidemment, le 6 décembre 1966 pour 129 jours de travail intense et de créativité monstrueuse. La technologie des studio est aussi en pleine évolution, EMI ne se prive pas de dépenser pour acquérir tout ce qui peut être utile à la réalisation de Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band. Le 21 avril 1967, l'album est terminé, il est simplement... fabuleux ! Treize titres variés qui touchent à divers styles avec des innovation musicales comme l'introduction d'instruments inédits dans le rock tels que la clarinette, le clavecin, le sitar, le glockenspiel ou le mellotron, l'adjonction de cris d'animaux, l'usage étendu de la réverbération et de l'écho... et technologiques : le VariSpeed, qui consiste à enregister les voix à une vitesse plus lente et de les remixer à vitesse normale sur la musique afin d'obtenir des timbres de voix différents, la synchronisation de pistes captées sur les magnétos différents, le défilement de bandes enregistrées à l'envers ou encore le bouncing qui permet de transférer le résultat obtenu sur les quatre-pistes en vigueur dans les studios de l'époque sur une seule piste permettant ainsi de libérer trois nouvelles pistes pour ajouter des sons... Ces innovations feront écrire au journaliste musical Steve Turner que Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band a trangressé presque toutes les conventions qui régissaient l'enregistrement d'albums jusqu'alors ! Même la pochette est révolutionnaire et osée. Les quatre Beatles sont au centre de la pochette entourés de célébrités auxquelles le groupe a voulu rendre hommage parmi lesquelles, entre autres, Edgar Allan Poe, W.C. Field, Bob Marley, Mae West, Fred Astaire, Aldous Huxley, H.G. Wells, Marilyn Monroe, Oliver Hardy, Sigmund Freud, Oscar Wilde, T.E. Lawrence... Pour réaliser cette pochette, chacun des personnages présents (sauf les Beatles) a été imprimé grandeur nature sur du carton et disposé comme pour une photo de groupe autour de John, Paul, George et Ringo en uniforme de fanfare (band) de l'époque edwardienne. La pochette renvoie aussi un clin d'oeil au groupe "rival" avec la présence en bas à droit ed'une poupée qui pourte un pull avec l'inscription "Welcome The Rollign Stones"... Le travail graphique de cette pochette, confié à Jann Haworth et Peter Blake, sera récompensé d'un Grammy Award en 1968. Le dos de la pochette reprend les paroles des chansons de l'album, une première. A l'intérieur, une planche d'accessoire en carton est glissée, chaque accessoire en rapport avec le contenu de l'album peut être découpé...

La chanson

Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band est donc un album de très haute facture, mais c'est aussi l'une des plages titre de l'album, celle qui donne son orientation à la plaque. Le concept en échoit à Paul McCartney avec son idée de groupe fictif (pour se libérer de la pression liée au Beatles). La chanson Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band est donc la présentation du groupe fictif et l'accueil du public. En effet, l'une des nombreuses particularités de l'album est qu'il est conçu comme un spectacle, il n'y a aucun blanc entre les chansons qui s'enchainent comme ce serait le cas lors d'un concert. La plage débute par des bruits de public et d'instruments que l'on accorde, les bruits de foule perdurent sur la durée de la chanson renforçant ainsi l'idée de concert. Au terme de Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band, le narateur introduit Billy Shears, le chanteur du groupe fictif (rôlé dévolu à Ringo Starr), qui entame directement la seconde plage de l'album, With a little help of my friends. A la fin de l'album, l'avant dernier titre de la face B, est une reprise raccourcie (1'30'') de Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band sur un tempo plus rapide et avec des paroles adaptées pour annoncer la fin du spectacle.

Considéré comme le premier album-concept (voire opéra rock), Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band est une plaque de référence du rock. Le magazine Rolling Stone la classe même comme le Meilleur Album de tous les temps. Pourtant, sa réception fut mitigée, certains critiques y virent l'oeuvre géniale et magistrale qu'elle est, d'autres la perçurent comme un album décevant surfant sur le flower power californien en vogue. La réception du public est nettement meilleure, grâce à un système de présouscription (déjà utilisé en 1964 pour le single Can't buy me love) qui permet au public de réserver - et de payer - le disque avant sa sortie, l'album Sgt. Pepper's Lonely Hearts Clubs Band grimpe à la 8è place des charts anglais avant même sa sortie. Il atteint la première place dès sa sortie et y reste 23 semaines consécutives. En tout - en tenant compte des rééditions de 1987, pour les 20 ans, et de 2007, pour le 40è anniversaire - Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band totalise 198 semaines de présence dans les charts britanniques, un record inégalé. Aux Etats-Unis, il reste aussi plusieurs mois au Billboard avant de recevoir le Grammy du Meilleur Album de l'Année qui récompense pour la première fois un disque de rock... Trente millions de copies de Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band sont vendues au total. Il constitue l'apogée des Beatles, ce qu'ils ont fait de mieux mais aussi, c'est inéluctable lorsque l'on atteint le point le plus haut, le début de la fin, la lente descente vers la fin du groupe, en 1970. Il en reste un disque et une chanson cultes qui ont révolutionnés l'industrie musicale, la façon de faire de la musique tant par la qualité des contenus que par les innovations apportées à sa création...

Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band- The Beatles

Sgt Pepper's Lonely Heart Club Band

-----
(1) Emerick, Geoff, Here, ther and everywhere, my life recording the music of the Beatles, Gotham Books, 2006