1989, le titre qui sort Depeche Mode de son image de pur produit commercial...

personnal jesus

Au milieu des années '70, le mouvement punk a offert un vrai regain de créativité au rock, Ramones, The Clash, The Stooges (qui a pris le train en marche), The Damned ou Sex Pistols ont donné une nouvelle impulsion au rock qui s'effaçait lentement au profit d'un disco nettement plus commercial issu des tendances funk et soul du début de la décennie. Ces groupes ont eu une influence majeure sur la fin des seventies et sur la musique de la première moitié des années '80, sur la new wave notamment. L'on considère souvent que ce genre musical est né en 1978/1979 avec la tendance post-punk emmenée par des groupes comme Public Image Ltd - formé par Johnny Rotten, l'ex-chanteur de Sex Pistols -, Joy Division, The Psychedelic Furs ou The Cure. A l'époque d'ailleurs, les termes post-punk et new wave sont synonymes et sont utilisés pour évoquer une musique certes issue du mouvement punk mais accessible à un public plus vaste et, surtout, dominée par l'introduction de synthétiseurs et de boites à rythme, une forme de musique populaire à base de synthés, parfois appelée aussi synthpop. En fait, ce genre est un compromis intime entre la musique punk et le glam-rock adouci d'une pointe d'art-rock pour le côté expérimental dont font preuve les artistes qui ouvrent la voie de la new wave. Parmi ces groupes, deux voient le jour au même moment et dans la même écurie, sous le label Some Bizarre créé par Stevo Pearce. Soft Cell et Depeche Mode font donc leur premières armes chez Pearce qui produit, en 1981, une compilation de titres new wave intitulée Some Bizarre Album. Depeche Mode y grave le titre Photographic tandis que Soft Cell y place The girl with the patent leather face. Depeche Mode existe alors depuis quatre ans(1) et, dès l'origine, privilégie le synthétiseur et ses possibilités créatrices multiples à une époque où il n'est guère utilisé en Angleterre (ndlr seul The Who, qui l'ont introduit dès 1969 sur l'album Who's Next, utilisent fréquemment le synthé dans leurs compositions). Lorsque cet instrument devient tendance avec l'avènement du post-punk et de la new wave, ce n'est que naturellement de Depeche Mode est repéré par Stevo Pearce d'abord, par David Miller pour le label Mute ensuite. Dreaming of me, le premier single du groupe, sort en février 1981 chez Mute, rapidement suivi par New Life. Les deux titres sont classés dans le top50 des charts britanniques. Miller programme un troisième single pour la rentrée de septembre 1981. Just can't get enough est un succès international puisqu'il squatte le top10 des classements anglais, irlandais, américain, français, belge et allemand. Dans la foulée, Mute Records sort, en octobre 1981, Speak and Spell, le premier album qui installe Depeche Mode en tant que valeur sûre d'une new wave qui commence à se distinguer du post-punk. Celui-ci assure davantage l'héritage du mouvement punk et garde une vraie indépendance vis-à-vis de l'industrie musicale tandis que la new wave se veut volontairement plus populaire et liée à des labels commerciaux. Public Image Ltd, The Psychedelic Furs, The Raincoats, The Stranglers, Cocteau Twins ou Siouxie & The Banshees sont les locomotives du post-punk; Erasure, Orchestral Manoeuvre in the Dark, The Sisters of Mercy, Soft Cell, Talk Talk, Duran Duran, Spandau Ballet et, bien entendu Depeche Mode, deviennent celles de la new wave. The Cure balance continuellement entre les deux genres.

Casser l'image !


Les albums Construction Time Again (1982, qui contient notamment l'excellent Everything counts) et Some Great Reward (1984 avec People are People, Blasphemous Rumours et Master and Servant) achèvent de placer Depeche Mode au rang d'incontournable de la musique de cette première moitié des années '80. Le groupe de Basildon est connu à travers le monde et mobilise les masses à l'image de la tournée mondiale Some Great Reward Tour qui draine des dizaines de milliers de personnes et qui emmène Depeche Mode sur les routes de septembre 1984 à juin 1985. Cependant, une image commerciale colle à la peau du groupe. Avec le rythme d'un album par an et l'édition continuelle de remix des titres qui marchent le plus, cette image n'est pas tout à fait usurpée... Martin Gore essaie de s'en débarasser - probablement pas de la meilleure des manières - en refusant de participer au Live Aid, à Wembley en 1985, arguant du fait que les artistes présents l'étaient davantage pour leur promotion et leur image que pour l'aspect caritatif de la démarche. Mais pour gommer un tant soit peu l'image commerciale, Depeche Mode a réellement besoin d'un album différent; il y en aura trois ! Black Celebration (1986) est l'album du changement d'image. DM propose une image plus froide et plus proche des photos sur papier glacé des magazines, un peu comme pour se rapprocher des origines du nom du groupe. Avec Music for the masses (1987), Gahan, Gore, Fletcher et Wilder(2) tendent à démontrer qu'ils sont davantage un groupe populaire qu'un groupe commercial. Le film 101, réalisé par Donn Alan Pennebaker lors de la tournée mondiale, abonde également dans ce sens, il montre que Depeche Mode est le premier et le seul groupe de musique électronique à pouvoir remplir un stade de 70.000 places. Enfin, Violator (1989) asseoit Depeche Mode comme un vrai grand groupe du 20è siècle, le sortant de cette image de produit commercial pur...

Vers un son plus rock


Les neuf titres qui composent Violator sont composés et écrits par Martin Gore qui propose des projets minimalistes, épurés, à retravailler. C'est ensemble, avec un nouveau producteur - Mark Ellis dit Flood qui a surtout travaillé jusqu'alors avec New Order, Soft Cell et Nick Cave - que les membres de Depeche Mode travaillent aux maquettes de Gore. Des riffs de guitare sont ajoutés, des tempos sont accélérés, des sonorités inédites sont trouvées... pour faire de Violator un album totalement différent de ce que DM a présenté par le passé. C'est Personnal Jesus qui est choisie pour préfacer l'album. Le choix n'est pas innocent car avec des sonorités rock et blues ainsi que des riffs puissants, la chanson prend le contrepied de ce que l'on connait de Depeche Mode. L'idée est de surprendre le public pour annoncer un album volontairement différent. Personnal Jesus est moins synthpop, plus rock et la présence massive d'une guitare à de quoi surprendre les fans les plus acharnés. Et cela fonctionne ! Les fans du groupe sont effectivement surpris mais pas décontenancés; ils adhèrent à cette nouvelle sonorité. Personnal Jesus est une allusion à Elvis Presley et à Priscilla, cette dernière écrivant dans la biographie qu'elle consacra à son mari, Elvis and Me (1985), qu'elle surnommait Elvis My own personnal Jesus. Le texte, quant à lui, évoque les lignes téléphoniques de confession, très en vogue aux Etats-Unis.

Le single, sorti à l'été 1989, est un carton total mais Depeche Mode ne peut s'empêcher de retomber dans ses travers commerciaux assurant une campagne de promotion énorme autour de la sortie du single. Qu'à cela ne tienne, le résultat est là, il est totalement différent et a réussi à fédérer non seulement les fans de la première heure mais aussi des amateurs de rock qui se rendent compte que, finalement, Depeche Mode peut sortir du carcan de la new wave. Enjoy the Silence, en février 1990, vient conforter ce sentiment avant que l'album Violator n'achève, en mars 1990, le renouveau du groupe. Violator -15 millions d'exemplaires vendus à travers le monde - à ouvert une nouvelle voie artistique à Depeche Mode, une voie qui sera confirmée en 1993 par le superbe album Songs of faith and devotion qui proposera des sonorités gospel ainsi qu'une ambiance plus harmonique et acoustique. Si Violator a ouvert cette nouvelle voie, c'est en grande partie à son premier single, Personnal Jesus, qu'il le doit...

Depeche Mode - Personal Jesus (HQ)

personnal jesus

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(1) créé en 1977 à Basildon, dans l'Essex, par Vince Clarke et Andrew Fletcher sous le nom Composition of Sound, le groupe deviendra Depeche Mode, en 1978, après l'arrivée de Martin Gore et Dave Gahan.
(2) Alan Wilder a remplacé, en 1982, Vince Clarke qui a quitté Depeche Mode pour former Yazoo avec Alison Moyet