1977, plongée dans la Trilogie Berlinoise d'un David Bowie en quête de rédemption...

HeroesIl est probablement inutile de rappeler que David Bowie est l'un des artistes les plus éclectiques du 20è siècle. Pionnier et influenceur majeur, le Londonien est une référence incontournable de la musique qui inspira bon nombre de chanteurs et d'acteurs qui se revendiquent d'ailleurs de son charisme. Précurseur audacieux, Bowie a changé le visage de la musique en développant un certain individualisme radical qui ne le fait ressembler à aucun autre chanteur. Bowie n'a jamais fait ce que les autres font, il a toujours cherché à innover, à surprendre, à créer et à tendre vers l'originalité. Cette méthode de travail a emmené le chanteur sur différents chemins dont tous n'ont pas eu, disons-le, le même intérêt. Ainsi, la trilogie dance des années MTV - Let's Dance (1983), Tonight (1984) et Never Let me Down (1987) - est assurément moins aboutie que la production des années psychédéliques (Space Oddity, 1969) ou de la période glam rock (avec notamment The Man who sold the world, 1970, The rise and fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars, 1971, ou encore Diamond Dogs, 1974). Tout au long de sa carrière, qui est loin d'être achevée comme le démontre l'album The next day sorti en mars dernier, David Bowie a voyagé entre divers styles musicaux allant du rock progressif à la musique soul en passant par le funk, le art-rock, la new wave et, bien entendu, le glam rock.

Au milieu des années '70, Bowie est au sommet de la gloire. Ses albums cartonnent - Ziggy Stardust se vend à plus d'un million d'exemplaires -, il vient d'obtenir un rôle important dans le film L'homme qui venait d'ailleurs (1976, Nicola Roeg) et, à travers la tournée Station to Station et son personnage du Thin White Duke, il impose son image de dandy en quête permanente d'esthétisme. A cette époque, le succès grise Bowie et lui fera complétement perdre la tête. Les abus d'alcool, de cocaïne et de sexe plongent sa vie privée dans le trente-sixième dessous et il fait autant la une des médias pour ses créations artistiques que pour ses frasques en tous genres. Un délire mystique permanent causé par des excès de coke, une ambigüité sexuelle provocatrice, et des positions bizarres vis-à-vis du nazisme(1) cassent son image et déclenchent une véritable tornade médiatique à son encontre. Aussi Bowie a-t-il besoin de se racheter une conduite et une image. Il choisit alors de s'expatrier, avec Iggy Pop, à Berlin comme pour exorciser l'image de nazi qui lui colle à la peau (il est totalement boycotté par les radios et télévisions israéliennes) d'où il dit regretter ses comportements dictés par l'abus de drogue et d'alcool et nie avoir un quelconque fond nazi. A Berlin, David Bowie passe inaperçu dans la foule, contrairement à Londres ou à Los Angeles, mais il y a aussi un nouveau courant musical qui se développe, un son industriel influencé par la musique électronique dont le groupe Kraftwerk est le précurseur avec le LP Autobahn (1974). Bowie adore cet album et entend partir à la découverte de cette musique afin d'en extraire la moelle pour l'adapter à sa façon.

Stratégies obliques et cut-ups !

Brian Eno, ancien claviériste de Roxy Music, devenu producteur se trouve aussi à Berlin et Bowie l'initie au krautrock et à la musique industrielle des Tangerine Dreams, de Can, de Neu! et de Kraftwerk. Rapidement, les deux hommes commencent à travailler sur un album qu'ils veulent avant-gardiste. Pour ce faire, Eno met en place ce qu'il appelle ses stratégies obliques, c'est à dire que chaque musicien reçoit un "ordre de mission" lui intimant la façon dont il doit interpréter sa partition, certains devront jouer "comme s'ils venaient d'échapper à une catastrophe", d'autres devront amplifier certains sons, d'autres encore devront s'arrêter net en plein millieu de leur travail, cela crée une ambiance musicale unique. Bowie, pour sa part, introduit la technique du cut-up littéraire chère à William S. Burroughs. Les phrases de la chanson sont découpées en segments et réassemblées de façon totalement aléatoire, ce qui donne des paroles insensées et sans rime. Iggy Pop apporte sa contribution en faisant les choeurs sur le titre What in the World. L'ensemble génère un album baptisé Low qui sort le 14 janvier 1977, qui est totalement novateur mais qui n'est encore que le préface de Heroes... En effet, Berlin et ses séquelles de la guerre encore bien présentes - à commencer par le Mur - sont une source d'inspiration unique pour Bowie qui, à peine sorti de studio pour Low, se remet à l'écriture de chansons pour un nouvel album qu'il escompte encore sortir cette même année. Dix titres composeront cette nouvelle plaque berlinoise, parmi lesquels une longue ballade planante de six minutes intitulée "Heroes" qui donne son titre à l'album et qui évoque une histoire d'amour sur fond de guerre froide.

Love story on the Berlin Wall


"Heroes" est un savant mélange de thèmes punks, comme le désabusement, le manque d'espoir et le défaitisme, et de romantisme évoqué par une histoire d'amour qui semble impossible entre les deux personnages de la chanson. L'on peut imaginer l'histoire comme une version moderne de Roméo et Juliette dans laquelle les Montaigu et les Capulet seraient les blocs de l'ouest et le bloc de l'est en pleine époque de la Guerre Froide. Les deux amants sont réunis pour une courte période (just for one day) et essaie de voler du temps ensemble, sachant bien qu'ils devront se séparer, que leur bataille est perdue dans cette guerre moderne qui sépare les gens selon des idéologies. Leur romance est vouée à l'échec à moins que de se comporter en héros et tenter de fuir, au risque de mourir abattus par les gardes du mur. Mais, en définitive, le réalisme prend le pas sur l'héroisme lorsqu'il termine en lui conseillant de ne pas rester... Dans le titre de la chanson (et de l'album), Bowie place le terme héros entre guillemets car il ne correspond pas du tout à l'image romanesque du héros sans peur et sans reproche. Lui boit et ne témoigne pas d'un courage à toute épreuve, elle est mesquine. Il y a donc une certaine ironie dans l'aspect héroïque des personnages de cette ballade rock.

Lors de l'enregistrement de la chanson, en juillet et août 1977, aux studios Hansa-by-the-Wall de Berlin, trois micros furent utilisés pour capter la voix de David Bowie. Placés à des endroits différents, ils captent le son de manière différentes, le montage de la chanson se fera sur base des trois micros et de la réverbération naturelle du studio créant ainsi une ambiance unique.  "Heroes" est considérée comme l'une des meilleures chansons britanniques de tous les temps, elle met l'album éponyme, qui sort mi-octobre 1977, sur orbite et réinstalle David Bowie au firmament du rock anglais. En quête de rédemption suite à ses excès de 1975 et 1976, Bowie puise dans son génie - le mot n'est pas trop faible lorsqu'il s'agit de qualifier le talent de Bowie - pour imaginer un album remarquable, Low, et un album exceptionnel, "Heroes". Il achèvera sa Période Berlinoise par un troisième album, Lodger (1979), de la même trempe. A l'aube d'une nouvelle vague naissante, plusieurs groupes allemands et anglais vont s'inspirer de cette magnifique trilogie berlinoise pour imposer la New Wave et la Neue Deutsche Welle...

David Bowie - Heroes

Heroes

-----(1) un bras levé en l'air, en public à Victoria Station, une déclaration dans PlayBoy qui qualifie Hitler de première une rock star et une arrestation par des douaniers en possession de livres qui traitent du nazisme.