1963, Getz, Gilberto et Jobim propulsent la bossa nova vers la reconnaissance mondiale.

 

the girl from Ipanema

1963, Soeur sourire cartonne avec Dominique; les Beatles viennent de rentrer de leur ultime séjour à Hambourg, une ville qui a marqué la carrière des Fab Four (c'est dans la ville hanséatique qu'ils signèrent, en 1961, leur premier contrat avec Polydor) et le titre Please please me devient leur premier n° 1 malgré des paroles plutôt osées pour l'époque; Trini Lopez popularise If I had a hammer, une chanson folk enregistrée en 1949 par The Weavers qui n'avait pas vraiment marché alors et que Claude François importe en France quelques semaines plus tard sous le titre Si j'avais un marteau. De l'autre côté de l'Atlantique, Bob Dylan chante Blowin' in the Wind et un gamin de 12 ans squattérise le hit-parade américain avec Fingerstips... un gamin qui fait partie de la Tamla Motown dont on reparlera dans les années à venir, Stevie Wonder. Mais, 1963 est aussi une année marquée par le coup d'état militaire au Honduras, par la Marche pour les Droits Civiques à Washington, par l'Affaire Profumo qui secoue la Grande-Bretagne qui doit aussi faire face à la retentissante attaque du train postal Glasgow-Londres tandis qu'au Brésil une révolte de sous-officiers à qui l'on interdit un siège de Député alors qu'ils ont été élus est matée à Brasilia, cette révolte est cependant annonciatrice de la dictature militaire qui s'installera dès l'année suivante au pays de Joao Gilberto. Musicien reconnu dans son pays, Joao Gilberto inventa la bossa nova, un style à la croisée de la samba et du jazz, dans les années cinquante. Il popularisa cette nouvelle musique à partir de son quartier d'Ipanema, un coin riche et paradisiaque avec une plage immense dans le sud de Rio de Janeiro. Chega de Saudade (1958) est le premier vrai titre de bossa nova qui lance la carrière de Gilberto au Brésil. Dans le même temps, sur la côte ouest des Etats-Unis, le saxophoniste jazzy Stan Getz plafonne et est obligé de participer à des tournées à l'étranger pour vivre de sa musique. Le jazz West Coast, uniquement joué par des blancs, ne prend pas vraiment, seuls les studios hollywoodiens donnent un peu de travail à certains musiciens qui participent à la bande-son de films. Par ailleurs, la concurrence des jazzmen noirs - John Coltrane, Ornette Coleman, Thelonious Monk ou le jeune Miles Davis pour n'en citer que quelques-uns - est rude.

Dès lors, Stan Getz privilégie les tournées en Europe et en Amérique du Sud. Le hasard l'amène au Brésil en 1962 alors que sort, en 78 tours, une chanson écrite par Antonio Carlos Jobim et Vinicius de Moraes interprétée par un certain Pery Ribeiro. Cette chanson, en portugais évidemment, évoque une fille qui déambule dans le quartier chic d'Ipanema. En fait, il s'agit d'une jeune fille de 19 ans, jolie, bronzée mais nantie d'une tristesse profonde qui se marque sur son visage, elle passe chaque jour devant un petit bar en front de mer dans lequel Jobim et Moraes ont leurs habitudes. Ils ne savant pas qui elle est, d'où elle vient mais juste où elle va... sur la plage d'Ipanema. Cette fille jolie et triste leur inspire la chanson intitulé A garota d'Ipanema (La fille d'Ipanema), elle représente l'archétype de la Carioca et cette histoire banale du quotidien devrait s'adapter à merveille à une bossa nova. Le titre A Garota d'Ipanema connait un succès local appréciable à Rio de Janeiro, son rythme colle parfaitement à l'ambiance brésilienne, il respire le soleil, la plage mais aussi la tristesse d'une population qui, dans sa très grande majorité, vit sans moyens dans des quartiers pauvres et des bidonvilles. Stan Getz tombe sous le charme de la chanson, il aimerait la travailler, y ajouter sa touche de saxo et la traduire en anglais. Getz part donc à la rencontre d'Antonio Carlos Jobim qui voit là l'occasion de faire connaitre la bossa nova en dehors du Brésil. Pery Ribeiro n'a pas les faveurs de Jobim pour cette aventure aussi recommande-t-il Joao Gilberto pour qui il avait écrit Chega de Saudade quelques années plus tôt. Gilberto, Jobim et Getz parviennent rapidement à trouver un accord, ils enregistreront un album des standards de la bossa nova comme Coralice, Desafinado, Corcovado, O grande amor et, bien entendu A garota d'Ipanema qui est à la génèse du projet. L'album sera enregistré en mars 1963, dans les studios de Verve Record, à New York. Cependant, pour séduire le public américain, il faut une consonnance anglo-saxonne. L'idée est donc d'adapter A garota d'Ipanema en anglais et de se servir de cette adaptation pour ouvrir l'album baptisé sobrement Getz/Gilberto. Joao Gilberto propose un mix portugais/anglais qui permettra de rester davantage dans l'ambiance(1), ainsi donc l'adaptation de The girl from Ipanema débute en portugais pour se poursuivre en anglais le tout au son du saxophone ténor de Stan Getz. Pour l'enregistrement de la chanson, qui sortira d'abord en 45 tours afin de prendre la température auprès du public américain avant de mettre l'album en boite, Joao Gilberto fait appel à son épouse, Astrud, qui prend en charge la partie anglaise du texte. On a donc une interprétation qui repose sur deux voix, celles de Joao Gilberto et celle d'Astrud Gilberto, sur le saxophone de Stan Getz et sur le piano d'Antonio Carlos Jobim.

The girl from Ipanema fonctionne rapidement, ce rythme nouveau séduit les New-Yorkais jamais rebutés par la découverte. L'album Getz/Gilberto est enregistré et sa chanson-phare connait une consécration internationale. En 1965, The girl from Ipanema est même récompensée du Grammy Award du Meilleur Disque de l'année. D'autres s'emparent du titre, Frank Sinatra l'ajoute à ses tours de chants et l'enregistre avec Jobim en 1967, Peggy Lee, Nat King Cole, John Holt ou, plus proches de nous, Diana Krall, Michael Bolton et Amy Winehouse reprennent The girl from Ipanema. On recense plus de 300 interprétations différentes de la chanson qui fait désormais partir du patrimoine culturel mondial. The girl from Ipanema a fait exploser la bossa nova aux yeux du monde, Antonio Carlos Jobim eut le talent de l'écrire, Stan Getz eut  l'intelligence de l'importer vers les Etats-Unis et de lui donner une touche de saxo magique, Joao Gilberto eut l'idée de mélanger des paroles en portugais et des paroles en anglais pour lui conférer une touche unique... Le tout a fait l'un des plus grands succès de 20è siècle !

Astrud Gilberto & Stan Getz: The Girl From Ipanema- 1964

The girl from Ipanema (version anglaise)

Tall and tan and young and lovelly
The girl from Ipanema goes walking
And when she passes, each one she passes goes, aah

When she walks, she's like a samba
That swings so cool and sways so gentle
That when she passes, each one she passes goes, ooh

Ooh, but I watch her so sadly
How can I tell her I  love her
Yes I would give my heart gladly
But each day, when she walks to the sea
She looks straight ahead not at me

Tall and tan and young and lovelly
The girl from Ipanema goes walking
And when she passes I smile
But she doesn't see
She just doesn't see, she never sees me...

Traduction

Grande et bronzée et jeune et jolie
La fille d'Ipanema marche
Et lorsqu'elle passe, chacun de ses pas disparait, aah

Lorsqu'elle marche, on dirait une samba
Ca bouge de façon si cool et ça balance de façon si douce
Que quand elle passe, chacun de ses pas disparait, ooh

Ooh, mais je la regarde si triste
Comment pourrais-je lui dire que je l'aime
Oui, je lui donnerais volontiers mon coeur
Mais chaque jour, elle marche vers la mer
Elle regarde droit devant, pas vers moi

Grande et bronzée et jeune et jolie
La fille d'Ipanema marche
Et lorsqu'elle passe, je souris
Mais elle ne me voit pas
Elle ne me voit pas, elle ne me voit jamais...

L'adaptation anglaise, signée Norman Gimble, repose davantage sur une (non)-relation entre une jeune homme et une fille, la version originale écrite par Abtonio Carlos Jobim allait plus en profondeur, il évoquait à travers cette inconnue qui passe le paradigme de la Carioca à l'état brut (o paradigma do bruto Carioca) c'est à dire la représention à travers cette fille de toutes les jeunes filles de Rio, jolies, bronzées mais tristes d'être aussi avenantes dans un lieu paradisiaque livré à la pauvreté dans un pays à double vitesse où la dualité riches/pauvres est flagrante dans les années '60 et qui alterne depuis des dizaines d'années entre dictature et démocratie vacillante.

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(1) il n'est pas exclus que cette volonté de conserver une part de la chanson en portugais soit due au fait que Joao Gilberto ne maitrisait pas l'anglais à cette époque et avait du mal à chanter dans cette langue.