1985, à l'initiative d'Harry Belafonte, 45 artistes américains collectent des fonds pour contrer la famine en Ethiopie... et enregistrer le disque humanitaire le plus vendus de tous les temps.

we are the worldL'année centrale des eighties est une charnière importante pour le changement mondial qui se profile à l'horizon, Mikhail Gorbatchev remplace Konstantin Tchernenko à la tête de l'URSS et annonce dans la foulée un moratoire sur le déploiement de missiles SS20 en Europe. Dans le même temps, Ronald Reagan se recentre sur les affaires intérieures des Etats-Unis où le taux de pauvreté atteint les 13% et celui du chômage frôle les 7%. A Manhattan, Mère Teresa ouvre un hospice pour accueillir les victimes du Sida, de plus en plus nombreuses. Au Proche-Orient, l'OLP appelle à une conférence internationale pour tenter de sortir du conflit jordano-palestinien. En Europe, au printemps, le Royaume-Uni de Margaret Thatcher est paralysé par une interminable grève des mineurs qui dure depuis un an en guise de protestation contre la décision de la Dame de Fer de fermer 20 mines. Le Royaume-Uni est aussi secoué par une nouvelle vague de violence de l'IRA. 1985, c'est aussi l'adhésion de l'Espagne et du Portugal à l'Union Européenne, le drame du Heysel à Bruxelles, la découverte de l'épave du Titanic qui gît par 3843 mètres de fond à 650 kilomètres au sud-est de Terre-Neuve. En Afrique, Nelson Mandela refuse une proposition de libération de la part du Président sud-africain Pieter Botha en échange de la fin de la lutte armée de l'ANC... pendant ce temps, l'Ethiopie est frappée par une famine dramatique qui a débuté en 1983 mais qui s'est amplifiée par le terrible sécheresse au milieu de l'année 1984. En octobre de cette même année, l'Ethiopie manque de 535.000 tonnes de céréales pour nourrir sa population; le mois suivant le déficit a grimpé à 1,2 millions de tonnes. En outre, l'économie du pays repose sur l'agriculture - 90% des exportations et 80% des emplois sont liés à l'agriculture - ce qui ajoute à la détresse nationale. Enfin, des combats qui se déroulent dans le nord du pays empêchent le passage d'approvisionnement. A la fin de l'année 1984, face à l'impuissance des autorités nationales, une aide internationale se met en place. Des parachutages de nourriture sont effectués par les aviations anglaise, polonaise, allemande, française, canadienne, soviétique et américaine. Même les deux pays ennemis s'associent pour venir en aide aux Ethiopiens dont les images de mort ont envahi les journaux télévisés de tous les pays... Malgré cela, huit millions de personnes sont touchées par la famine et la sécheresse; plus d'un millions en mourront !

A Londres, en novembre 1984, Bob Geldof reunit de nombreux artistes anglais pour former le Band Aid et enregistrer le titre Do they know it's Christmas time ? qui sort à la fin du mois et qui, accompagné d'une communication remarquable, s'écoule à plus d'un million d'exemplaires sur la première semaine. Il se vend, au total, 3,7 millions de single de Do they know it's Christmas Time ? en Angleterre et près de 12 millions à travers le monde. Une somme colossale est versée à des ONG qui luttent contre la famine en Ethiopie. A New York, début 1985, l'acteur et chanteur Harry Belafonte qui est aussi impliqué dans quantité d'actions humanitaires et pacifistes est impressionné par le résultat du Band Aid aussi envisage-t-il de reproduire le concept en version américaine. Il participe alors à la mise en place d'une fondation sans but lucratif baptisée United Support of Artists for Africa, abrégé en USA for Africa. Pour trouver des artistes prêts à s'engager dans un projet de chanson caritative, Harry Bellafonte contacte Ken Kragen qui est alors le manager d'artistes comme Lionel Richie et Kenny Rogers. Ceux-ci acceptent de participer à l'aventure et fédèrent même Stevie Wonder. Kragen demande à Quincy Jones (Columbia Records) de produire le disque tandis que Lionel Richie convainc son ami Michael Jackson de suivre. La chanson est rapidement écrite par Jackson tandis que Richie compose deux mélodies; le 21 janvier - soit deux semaines après que Bellafonte ait pris contact avec Ken Kragen - We are the World est née. Il s'agit maintenant de réunir une large palette d'artistes américains pour l'interpréter. En Angleterre, ils étaient 41 pour l'enregistrement original de Do they know it's Christmas time ?, Bellafonte, Kragen, Jones, Jackson et Richie en veulent plus pour leur projet !

8000 radios diffusent We are the World simultanément

Grâce à son fabuleux carnet d'adresses, Quincy Jones envoie des invitations tous azimuts en terminant le texte par la phrase "Check your egos at the door" ("Laissez vos égos dehors"). Il reçoit 45 confirmations de participation à l'enregistrement qui doit avoir lieu le lundi 28 janvier 1985, dans les studios d'AM Recording, sur Sunset Boulecard en Californie. Parmi les participants, il y a notamment  Paul Simon, Billy Joel, Cyndi Lauper, Bob Dylan, Bruce Springsteen, Ray Charles, Al Jarreau, Dionne Warwick, Diana Ross, Dan Aykroyd, Smokey Robinson, Whitney Houston, Bette Midler, Tina Turner... et bien entendu Harry Bellafonte, Michael Jackson, Kenny Rodgers et Lionel Richie. Ils sont trop nombreux que pour pouvoir chanter tous une ligne des paroles, alors plus de la moitié d'entre eux acceptent de ne jouer que le rôle de choriste répondant ainsi au souhait de Quincy Jones de faire taire leur égo personnel. Tous sauf peut-être Michael Jackson qui décide d'enregistrer ses deux phrases de refrain (We are the World, we are the children. We are the ones who make a brighter day so let's start giving) seul, dans un studio parallèle, ne rejoignant les autres que pour les prises en chorale. On peut d'ailleurs voir sur le clip que les images de la performance solo de Michael Jackson sont différentes de celles des autres. Mais au final, l'ensemble donne un résultat remarquable qui repose sur un ensemble de voix qui s'harmonisent parfaitement, même si les timbres d'Al Jarreau, Cindy Lauper, Willie Nelson, Bob Dylan ou Bruce Springsteen sont totalement différents... De son côté Columbia Records, sur insistance de Jones, fait don de tous les coûts de production mais aussi de ceux de distribution apportant ainsi largement sa pierre à l'édifice. We are the World sort le jeudi  7 mars 1985 et s'écoule, sur le premier week-end, à plus de 800.000 exemplaires. Mais les ventes s'essouflent assez vite. Alors Quincy Jones et Michael Jackson vont sortir un lapin de leur chapeau... Ils parviennent à convaincre 8000 radios américaines de diffuser, simultanément, la chanson le 5 avril 1985. Ainsi donc, en cette matinée du Vendredi Saint, à 10h25 précises (heure de L.A.), 8000 stations de radio diffusent We are the World afin de soutenir la lutte contre la famine en Ethiopie.

Band Aid + USA for Africa = Live Aid

We are the World sera n° 1 dans quantité de pays et se vendra à 20 millions d'exemplaires au total pour rester, à ce jour encore, le benefit single le plus vendus à travers le monde. Elle a permis de récolter 63 millions de dollars qui furent reversés à l'aide humanitaire en Afrique. La chanson sera, par ailleurs, multiprimée et reprise par 25 autres artistes pour venir en aide aux victimes du tremblement de terre en Haïti, en 2010... Il convient, cependant, de se rappeler que si Bob Geldof n'avait pas imaginé, quelques semaines plus tôt, le Band Aid anglais il est probable que We are the World n'ait pas vu le jour... Geldof participera d'ailleurs, dans les choeurs, à l'enregistrement de We are the world. Il fera le pont entre les deux pays pour organiser, le 13 juillet 1985, le Live Aid, un double concert simultané à Philadelphie et à Londres. Des concerts qui réunissaient, entre autres, Madonna, Sting, U2, Spandau Ballet, Phil Collins, David Bowie, The Who, Paul McCartney, Queen, Dire Straits, Black Sabbath, Joan Baez, Simple Minds, Eric Clapton, Led Zeppelin,... et qui furent suivis par 172.000 personnes (100.000 au JFK Stadium de Philadelphie et 72.000 à Wembley) mais aussi par 1,5 milliards de personnes à travers le monde dans plus de cent pays qui l'ont retransmis en direct... Phil Collins réussit ce jour-là la performance unique de jouer d'abord à Londres avant de prendre l'avion pour aller jouer à Philie ! Le Live-Aid permit de ramener 70 nouveaux millions de dollars pour la lutte humanitaire en Afrique...

USA for Africa - We are the World

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