1945, LeadBelly enregistre un chant traditionnel d'esclaves et cotnribue à la popularisation des protest-songs

pick a bale of cottonAux Etats-Unis, l’esclavage racial s’est mis en place dès le 17è siècle pour véritablement s’institutionnaliser dans la seconde moitié de ce même siècle. Il était ‘’normal’’ pour les colons blancs de disposer d’une main d’œuvre noire, notamment pour le dur labeur des champs. L’esclavage noir s’est, en effet, fortement développé dans les champs de tabac et de coton du sud-est des Etats-Unis avant de s’étendre vers le Texas, l’Arkansas et même la Californie avec la Conquête de l’Ouest. A l’aube du 19è siècle, près de 60% de la population des états sudistes sont composés d’esclaves noirs dont les conditions de travail inhumaines ont permis aux colons américains de faire passer leur part de production mondiale de coton de 5% à 70% entre 1790 et 1805. A la fin de la Guerre de Sécession (1865), le XIIIè Amendement de la Constitution Américaine mettait officiellement fin à l’esclavage. Il ouvrait aussi cependant la voie à la ségrégation raciale (cfr les Lois Jim Crow qui ne seront abolies qu’en 1964) et à des organisations raciales et suprématistes blanches comme le Ku Klux Klan qui avancent un passage de la genèse 9:27 pour légitimer son existence. Pendant plus de 150 ans, la population noire américaine fut réduite à l’esclavage et affirmée légalement comme inférieure, ensuite elle fut émancipée mais ségréguée jusqu’à la lutte pour les droits civiques des années ’60.

Du chant raciste au chant d’esclaves…

Durant cette triste période de l’histoire américaine(1), les Etats-Unis se sont positionnés comme le leader du marché du coton. Pour la vente et l’exportation, le coton était conditionné en balles de 250 kilos. Dans les champs sud, les journées étaient longues pour les esclaves, elles débutaient à l’aube pour se terminer au coucher du soleil. Chaque esclave devait ramasser l’équivalent d’une balle par jour, soit 250 kilos ce qui était impossible sans l’adjuvant de coups de fouet ‘’motivateurs’’ ; ceux qui n’arrivaient pas au quota recevaient autant de coups de fouet qu’il manquait de kilo… Alors, une solidarité s’est mise en place, les plus forts aidaient les plus faibles à récolter leur 250 kilos quotidiens. Il n’était pas rare de voir les propriétaires de champs de coton créer des chansons racistes sur la vie de leurs esclaves. Pick a bale of cotton (Ramasser une balle de coton) en était une, elle rappelait aux esclaves leur obligation quotidienne. Durant la journée de travail aux champs, il était totalement interdit aux esclaves noirs de parler entre eux mais pas de chanter, ce qu’ils faisaient pour se donner du courage. Pick a bale of cotton fut donc récupérée et adaptée pour devenir un chant de travail traditionnel des champs de coton. Dans la bouche des esclaves, elle évoque l’histoire de l’un d’entre eux qui parle à Dieu pour lui dire que sans l’aide de sa femme, de sa fille, de son ami et de son partenaire de travail il lui serait impossible de ramasser ses 250 kilos de coton.

Du chant d’esclaves à la protest song…

Huddie William Ledbetter est né dans une plantation de coton, en 1885, vingt ans après l’émancipation des esclaves noirs. Ses parents étaient esclaves dans les plantations, en Louisiane et ont continué à y travailler après l’adoption du XIIIè Amendement de la Constitution. En 1890, la famille migre vers le Texas où Huddie grandit dans un univers musical imprégné de chants d’esclaves que son père fredonne sans même plus s’en rendre compte. A vingt ans, celui que l’on surnomme désormais LeadBelly (Ventre de Plomb) commence à gagner sa vie par la musique mais est arrêté net à l’issue d’une bagarre dans laquelle un blanc est tué. Victime des lois Jim Crow, il est accusé du meurtre et envoyé dans un pénitencier du Texas. Rien n’étaye sa culpabilité – il la niera d’ailleurs toute sa vie -, aucun témoin ne peut confirmer qu’il a frappé la victime mais sa simple présence sur place en fait le suspect numéro un et bientôt le coupable désigné. Le doute lui évite quand même la peine de mort, LeadBelly est condamné à 20 ans de réclusion. Libéré dans les années ‘20 pour bonne conduite, il reprend une carrière de chanteur mais est arrêté, à nouveau, en 1930 pour s’être défendu alors qu’il était agressé par un blanc ivre. Il est condamné pour tentative de meurtre car, toujours selon les Lois Jim Crow, se défendre pour un noir est assimilé à une tentative de meurtre ! A fortiori s’l a déjà fait de la prison… Il est interné en Louisiane où il passe ses journées à chanter et à jouer de la guitare. Il y est repéré, en 1933, par deux musicologues, Alan et John Lomax, qui viennent donner des cours de musique au pénitencier. Rapidement, ceux-ci mettent en place un système qui leur permet d’enregistrer la voix unique de LeadBelly. Les Lomax parviennent, en 1934, à faire libérer LeadBelly en demandant l’appui du Gouverneur de Louisiane, O.K. Allen. A sa sortie de prison, LeadBelly est pris en charge par les frères Lomax qui entendent en faire un chanteur et musicien reconnu.

A cette époque, la Grande Dépression a engendré des conditions de vie délicates pour une très grande frange de la population étasunienne. Elle sert aussi de tremplin à la protest song (chant de protestation) dont Aunt Molly Jackson, Fats Waller ou Joe Hill sont les figures de proue. Si elle existe depuis la fin du 19è siècle, la protest song reste confidentielle dans le grand public. C’est pourtant vers elle que LeadBelly se dirige après les échecs répétés de ses premiers enregistrements de blues. En effet, quels meilleurs chants de protestation que les chants d’esclaves ? A l’aube des années ’40, il se lie d’amitié avec une future valeur sûre de la scène folk, Woody Guthrie qui est aussi partisan de la protest-song. Il prend avec lui la direction de New York où les chants protestataires sont davantage écoutés. Ils y rencontrent Pete Seeger et deviennent rapidement les ténors de la protest song. LeadBelly a entendu des milliers de fois son père fredonner Pick a ball of cotton, il décide donc de l’adapter et de l’enregistrer. Sa version, la première enregistrée, sort en 1945 chez RCA.

La chanson connait un petit succès qui permet à LeadBelly de s’installer comme l’un des piliers de la folk music américaine, au même titre que ses amis Woody Guthrie et Pete Seeger. En 1949, RCA lui offre une tournée européenne mais il apprend lors de celle-ci qu’il est atteint de sclérose amyotrophique qui l’emporte très rapidement puisque LeadBelly s’éteint le 5 décembre 1949.

Assurément LeadBelly n’aura pas connu la gloire que son talent méritait. En effet, il faudra attendre les années ’50 et surtout ’60, avec Bob Dylan et Joan Baez, notamment, pour que la protest song explose au yeux du public. Cependant Pick a bale of cotton connut un énorme succès après la mort de LeadBelly à un point tel que plusieurs artistes comme Lonnie Donnegan, John Littleton ou, de manière plus surprenante, The Quarrymen (un groupe anglais précurseurs des Beatles dont faisaient partie Paul McCartney, John Lennon et George Harrison) et Abba l’ajoutèrent à leur répertoire.

Lead Belly Pick A Bale Of Cotton live 1945

Pick a bale of cotton